Joie collective

 




/ La joie collective
contre l’Empire du bonheur


/ En ce printemps, le Palais de Tokyo propose une exposition autour de la joie collective et publie dans son magazine un article captivant sur cette notion alternative aux systèmes de pouvoir. La joie y est présentée comme une réponse à l’oppression de l’Empire, ce régime de destruction organisée dans lequel nous vivons. Cependant, l’institution semble oublier qu’elle est elle-même un rouage du système. Pas nous.

/ La notion de joie, dans les milieux militants, est à distinguer du bonheur. Les autrice.teurs, carla bergman* et Nick Montgomery, dans leur livre Joie militante**, proposent que la joie soit vue non pas comme une injonction au bonheur, mais comme un désir de vivre plus intensément et de transformer le monde. Iels s'appuient sur les idées de Spinoza, Nietzsche, et Deleuze pour montrer comment la joie peut être un moteur de changement collectif et d'émancipation. La joie, selon elleux, est un processus qui augmente notre capacité à agir et à être affectés, permettant ainsi l'émergence de nouvelles pratiques et de nouveaux mondes. Elle est liée à la créativité et à l'aptitude à accueillir l'incertitude, et elle ne suit pas de recette ou de structure fixe.

Les canadien.nes bergman et Montgomery critiquent également la manière dont le bonheur est utilisé par ce qu'ils appellent l'Empire pour maintenir l'ordre établi et contrôler les individus. En revanche, la joie militante est vue comme un moyen de défaire ces structures oppressives et de créer des espaces de résistance et de transformation. Iels mettent en avant des entretiens et des analyses de cas pratiques pour illustrer comment la joie peut être ressentie dans divers mouvements de lutte, et comment elle peut inclure un large éventail d'émotions, y compris la douleur et la rage. Ils insistent sur le fait que la joie n'est pas un état statique, mais un processus dynamique qui implique de s'ouvrir à ce qui nous affecte et de participer activement aux forces qui nous façonnent.

En somme, leurs travaux invitent à repenser la joie comme une force de transformation sociale et personnelle, capable de briser les habitudes et les relations appauvrissantes imposées par le système dominant.

Cependant, le Palais de Tokyo, qui publie un extrait de ce livre, est une institution culturelle de renom faisant partie de l'establishment artistique. En tant que telle, elle bénéficie de ressources, de visibilité et d'influence qui peuvent entrer en contradiction avec les idées anti-système qu’elle aborde dans sa programmation.

Les institutions culturelles dépendent souvent de sources de financements (publics ou privés) qui peuvent influencer les orientations éditoriales et artistiques, limitant ainsi la portée critique des publications. Cette dépendance peut donc entrer en conflit avec les aspirations à une transformation radicale. Il existe également un risque que les idées militantes soient "récupérées" par des institutions établies, ce qui peut diluer leur potentiel subversif. En intégrant ces idées dans des expositions et des publications, le musée contribue à leur assimilation par le système qu'elles critiquent.

Par ailleurs, les institutions culturelles majeures sont souvent perçues comme élitistes et inaccessibles à un large public. Cela peut être en contradiction avec les idéaux d'inclusivité et de transformation collective prônés par les acteur.trices de l’engagement solidaire. Mais ces institutions s'efforcent de surmonter ces barrières. Elles sont toutes puissantes car elles ont le pouvoir d'estampiller “art contemporain” toute esthétique vaguement provocante qui leur passe sous la main. Et comme elles sont avides de nouveautés, gourmandes, boulimiques même, elles se servent précisément des luttes qui peuvent (un peu) bousculer la société (mais pas trop quand même) : esclavage, décolonisation, féminisme, écologie, transidentité, queer, pacifisme… tout y passe, pourvu qu’on puisse garder nos budgets publics et revendre des contenus culturels aux citadin.es et aux touristes.

Les idéaux ne sont plus exprimés ni dans les urnes ni dans la rue, plus personne n’y croit. Alors on les met sous cloche, au musée, telles des pièces d’archéologie sociale dans un écrin sécurisé. Là au moins, on ne risque pas la révolution. Pourtant l’institution jurera dur comme fer que sa mission divine est de visibiliser l’invisible. La réalité, c’est qu’elle avale et digère les luttes, elle les rend officielles, mainstream, tendance. Et en régurgite un produit commercial (l'accès est payant) mais amputé de son potentiel révolutionnaire.

Il est pertinent de se demander si un centre d’art contemporain public peut effectivement promouvoir une critique radicale du système dont il fait partie. La question de la récupération n'est pas nouvelle, mais soulève toujours des interrogations sur la capacité des institutions à être des agents du changement tout en étant intégrées aux structures de pouvoir existantes.

C’est le paradoxe des institutions commerciales de l’Empire, lesquelles, ne pouvant lutter contre les thèses anti-système et révolutionnaires, cherchent à nous les revendre à travers leur programmation. L’institution utilise ce concept de “joie collective opposé au système” pour en faire un produit de ce propre système.

Isolda Grant




Lire l’article :
Joie militante, par carla bergman et Nick Montgomery


* Dans l’article publié dans PLS, certains noms de femme apparaissent en bas de casse (minuscule), les noms masculins possèdent toujours une capitale. Nous avons reproduit les noms tels quels car il semble s’agir d’une volonté délibérée de certaines autrices.

** Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes de carla bergman et Nick Montgomery, Juliette Rousseau (trad.). Éditions du Commun, Rennes, 2021.